20 février 2020 ~ 0 Commentaire

« Sensitivity readers» : profession relecteur puritain

Alors, vous allez me demander : mais de quoi parles-tu, Chlo ?

Eh bien, c’est une profession qui nous vient tout droit de … Vous devinez : les Etats-Unis. De plus en plus apprécié par les maisons d’éditions, ces relecteurs n’ont pas pour but de traquer les fautes, maladresses ou lourdeurs de langage. Non, ces relecteurs tout terrain traque tout ce qui peut choquer le lecteur lambda dans l’ouvrage à paraître.

On parle de violence, propos sexuellement explicites, racisme, etc.

Donc, le but de ces correcteurs de l’enfer (désolée mais là, ça m’énerve) est de faire des romans ce que l’on appelle « a safe place » ou un lieu saint sain. Mais le concept de ce qui choque est variable d’un individu à l’autre et cette perception personnelle n’est pas une garantie.

Prenons l’exemple d’une militante des droits civiques et qui soutient le mouvement Black Live Matters. Cette personne sera plus probablement plus choquée out du moins touchée à titre personnel, pourra s’identifier en lisant par exemple une histoire sur l’esclavage qu’une bourgeoise richissime des quartiers huppés de New York dont l’histoire personnel, les valeurs, les éléments de personnalité seront très différents. Alors, va-t-on censurer cette histoire ou au contraire, la raconter pour parler des personnes ayant perdu un statut d’être humain à part entière ? Dans ce cas, supprimons l’histoire sur la controverse de Valadolid ! Car il s’agit d’esclavage, d’âme que pourrait ou non avoir les Amerindiens. Alors, cela pourrait-il choquer le monde ?

La littérature a choqué de tout temps : Madame Bovary (Seigneur que je hais ce bouquin) a connu la censure à son époque et Gustave Flaubert, son auteur, s’est vu condamné pour « outrage aux bonnes mœurs » en 1857 car on estimait que le roman était choquant. Pour plus d’informations sur le procès en lui-même, consultez le site des amis de Flaubert et de Maupassant, ici

Pour rappel, Madame Bovary est l’histoire d’une jeune femme de la campagne, bercée par des romans à l’eau de rose, mariée sur le tard à un médecin de campagne, qu’elle trompe parce qu’elle est convaincue de valoir mieux que la vie qu’elle a avec le Docteur Charles Bovary. Une scène notamment, dans un fiacre qui avance sans s’arrêter, fait l’objet d’une controverse pour les mœurs puritaines de l’époque et cela vaut une condamnation. Nous étions en 1857 … 

Aurions-nous aujourd’hui le même genre de condamnation ? Il faut croire que oui, puisque les maisons d’éditions se sentent obligées de payer quelqu’un pour gommer, lisser, aseptiser un récit. Allons-nous vers une nouvelle ère du puritanisme coincé quand la littérature se veut de plus en plus inclusive ? C’est aussi ce qui est paradoxal : alors que nos héros et héroïnes se montrent de plus en plus divers, une frange du lectorat lambda ne supporte pas cette diversité et fait tout pour les ignorer. En outre, à vouloir à tout prix aseptiser la lecture, nous n’apprenons plus à vaincre nos démons.

Je m’explique : il existe des livres dont le récit vise à raconter l’horreur. Je pense à un roman qui m’a profondément marqué lorsque j’étais à la fac, Génocidé, de Révérien Rurangwa. Cet homme est Rwandais et était dans son pays en 1994 … Oui, vous comprenez bien. Il a faillit être tué durant cette période, et a perdu toute sa famille. J’ai lu son livre, qui est à la fois violent et thérapeutique. Les censeurs de l’enfer auraient certainement voulu aseptiser le roman : car après tout, il est empli de haine et de violence, qui se cristallisait dans le pays à l’époque, avec la complicité passive de la France.

Alors, les sensitivity readers, voulez-vous donc gommer tout ce qui pourrait choquer ? Allez-vous donc vouloir supprimer l’ensemble du roman dans ce cas ?

L’écriture est là pour choquer, provoquer la réflexion mais aussi révéler. Ou alors le récit de Rithy Pahn ou de de Nojoud, divorcée à 10 ans, sont-ils trop choquant ?

C’est pourtant thérapeutique d’écrire. Se libérer, enfin, d’un poids et d’une véritable horreur. Raconter et toucher autrui, les pousser à s’intéresser à une cause et peut-être grâce à ce récit qui a su toucher par son émotion et son intensité, changer quelque chose dans le monde.

Et la censure les empêcherait de s’exprimer … Car c’est de cela qu’il s’agit : de la censure.

Il est pourtant loin, le temps où les auteurs étaient condamnés pour avoir choqué … Non ?

Je suis de ceux qui estiment que la liberté d’expression doit être pleine et absolue. Même les opinions les plus nauséabondes ont le droit de s’exprimer car c’est ainsi.

Moi, qui écrit depuis que je suis enfant, ne veut pas écrire en me demandant si telle phrase, tel propos, tel mot, pourrait choquer ou décevoir ? Si ce que je dis pourrait disparaître de mon récit ?

Parce que si j’écris, c’est avant tout car je veux raconter quelque chose. Une histoire imaginée ou non, un fait, un sujet à défendre dont mes mots prennent fait et cause.

Et le problème dans cette perspective, outre la dictature de la bien-pensance, est que chaque perception est différente. Comment définir ce qui peut choquer, ce qui doit être enlevé du récit ? Un correcteur pourra juger que parler de sexe est choquant quand une partie du lectorat ne s’en préoccupera pas outre mesure. À l’inverse, ce qu’une correctrice pourra laisser passer pourra choquer certains lecteurs et lectrices. Comment définir ce qu’il faut laisser ou non ? Qui a le droit de décider de ce que l’on pourra lire désormais ?

Et une question qui me taraude : dans ce processus de censure, quel est le rôle et la place de l’auteur ? Car il s’agit de son récit, de son bébé.

Dès lors, un récit censuré a-t-il encore de la valeur ? Le lecteur, en ouvrant un livre ou en regardant un film, accepte de se plonger dans l’ouvrage en oubliant que ce n’est pas réel. Mais ce qu’il ou elle lit, est-ce vraiment ce que souhaitait raconter l’auteur-e ?

Car la censure pourrait dénaturer le récit, enlevant des scènes parfois cruciales quand à l’évolution des personnages, sous prétexte que cela pourrait choquer le lectorat. Cela me fait penser aux deux versions de Avengers Endgame : le film original a été retravaillé par des masculinistes, ôtant les scènes LGBTQ+, féministes et autres, ce qui coupe au final la moitié du film. C’est le même principe et cela ne devrait en aucun cas être considéré comme normal.

Pouvons-nous vivre dans une bulle à refuser tout ce qui est gênant ? La littérature a pour but de pousser à la réflexion, de pousser à grandir et à apprendre. Je pense à cette citation de Gilbert Keith Chesterton : Les contes de fées ne révèlent pas aux enfants que les dragons existent. Les enfants le savent déjà. Les contes de fées révèlent aux enfants qu’on peut tuer les dragons. Et c’est vrai. On apprend que même si notre héros se prend une dérouillée phénoménale, il se bat pour se relever et il finit par vaincre son adversaire. L’avantage de parler de ça dans un livre, de violence, de sexe, c’est que si on est mal à l’aise, on tourne la page ou on referme le livre. On peut remettre ça à plus tard, attendre d’avoir la maturité ou le courage de lire une scène ou un récit difficile.

Et dans tout ce pataquès, j’ai une question : oublie-t-on le rôle des parents ? Si quelque chose gêne, choque, dérange, on ne doit pas le fuir. Le rôle des parents, quand ils sont présents, est de parler, d’expliquer, de rassurer. Mais à vouloir trop protéger, à vouloir tout enlever, j’ai le sentiment qu’on enlève leur rôle aux parents, qu’on les décharge de cette responsabilité.

Pourtant, appréhender la violence ou les difficultés via le roman est un bon moyen d’apprendre et de grandir, tout aussi efficace et important que la vie réelle elle-même.

Et vous, que pensez-vous des sensitivity readers ?

Et si vous souhaitez, vous pouvez en lire plus sur le sujet grâce à cet excellent article de Slate ici ou encore celui de Livre Hebdo ici.

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